« Vladimir Poutine a décidé, en quelque sorte, de réinitialiser la Russie »

Vladimir Maïakovski, le poète révolutionnaire, avait écrit : « Si on allume les étoiles, c’est que ça profite à quelqu’un » (1). Depuis le début de l’« opération militaire spéciale » contre l’Ukraine, l’opposition russe ne cesse pourtant de répéter que cette guerre n’a aucun sens et que tout le monde y perd. Elle regrette que Vladimir Poutine gaspille la fortune collective russe en envahissant l’Ukraine, plutôt que de suivre l’exemple des dirigeants du Golfe, avec leurs fonds souverains qui investissent massivement en Occident. Mais les poètes russes ont toujours raison, « ça profite à quelqu’un ».

Dans De la guerre, Carl von Clausewitz, l’officier prussien, auteur d’une œuvre tout aussi révolutionnaire que celle de Maïakovski, nous a appris que les batailles militaires restaient de la politique, exprimée par d’autres moyens. Une question se pose alors : à qui profite l’opération Z – politiquement ?

Une corruption institutionnalisée

Dans la Russie d’aujourd’hui, chaque décision politique institutionnalise la corruption et sert au renforcement du pouvoir. Après vingt-deux années d’enrichissement économique et de conquête territoriale, sur lesquels les États démocratiques semblaient bien fermer les yeux, Vladimir Poutine a décidé, en quelque sorte, de réinitialiser la Russie.

Parce que, comme lui, son entourage et ses soutiens vieillissent, et que les jeunes générations ne comprenaient pas pourquoi ils auraient dû vivre comme des… vieux. Avec ses postures de superman, Poutine plaît d’abord aux vieilles femmes de la Russie profonde. Souvent veuves – de maris victimes de l’alcoolisme et ne pratiquant pas le moindre sport –, elles étaient sensibles au culte du corps nu du président qui allait chasser l’ours et jouait au hockey sur glace. C’est cet électorat que Poutine devait protéger de la ruée de jeunes ou des potentiels réformateurs.

Les raisons d’une guerre

Bien sûr, ce n’est pas pour cela qu’il a lancé son armée sur l’Ukraine. Mais il arrive que les dictateurs commencent une guerre pour une raison et en trouvent une autre ensuite pour la poursuivre. Ainsi l’ « opération militaire spéciale » a-t-elle provoqué le départ massif – plusieurs centaines de milliers – de tous ceux qui auraient pu provoquer des changements dans la Russie conservatrice, et ce dès le 24 février. C’était la première épuration des élites.

La deuxième, encore plus radicale et spectaculaire, a suivi en septembre avec la déclaration de la mobilisation partielle. Pour une dictature, l’autorisation des départs a plusieurs avantages. En laissant partir les « nuisibles », on fait baisser la tension. Staline disait : « Pas d’homme, pas de problème » pour vanter les bienfaits des exécutions. En cela le régime de Poutine est beaucoup plus stable que ceux de Staline ou Brejnev. La balle dans la nuque ou la prison sont remplacées par le billet de départ.

Au-delà de la vie sauve – pour les uns –, il y a – pour les autres, ceux qui restent – des aspects positifs : de nombreuses entreprises et l’immobilier de prestige se retrouvent à l’abandon du jour au lendemain, offrant la place de façon quasiment gratuite à de nouveaux propriétaires. À la différence de l’ancienne élite, ce sont des gens plus simples, moins « européens », certes. Mais aussi moins gâtés jusqu’à présent, et plus loyaux. Voilà un début de réponse à la vieille question de la jurisprudence romaine : Cui bono ? À qui profite le crime ?

Enveloppe sous la table

Poussons le raisonnement plus loin. Tout Russe vous dira que, à peine nés, les garçons mettent leurs parents face à un problème : comment éviter l’armée ? Aucune famille ne souhaite envoyer ses fils dans ce qui n’est que la mécanique de recrutement d’une main-d’œuvre gratuite – si vous avez de la chance de ne pas être envoyé directement au front. La mobilisation obligatoire biennale pour les garçons de 18 ans n’est en rien une formation militaire. Les jeunes hommes sont exploités dans le bâtiment ou exécutent d’autres tâches, moins utiles pour la société : laver les sanitaires des garnisons à la brosse à dents ou peindre en vert les gazons jaunis pour faire joli en vue de la visite d’un général.

Pour éviter cette école de l’obéissance et de l’ennui, les parents des jeunes hommes vont jusqu’à acheter des certificats de schizophrénie… Le moyen le plus simple d’éviter l’armée reste un pot-de-vin au directeur des centres de recrutement. Avec la guerre en Ukraine, les tarifs se sont envolés. Le refus des fonctionnaires de ces centres de passer au numérique s’explique ainsi par l’intérêt qu’ils ont de préserver le vieux système de l’enveloppe glissée sous la table.

Une armée dans un état lamentable

Le monde a découvert l’état lamentable de l’armée de malheureux « idiots » qui n’ont pas pu ou su se procurer de dispenses médicales. Il est improbable que le chef de L’État russe n’ait pas eu conscience du niveau de corruption au sein de l’armée. Depuis toujours, le vol et les pots-de-vin sont deux réalités structurelles de la Russie. Mais s’il restait un peu de morale chrétienne dans la vieille Russie, est arrivée une autre « religion d’État » qui s’est imposée dans le pays. Celle que le philosophe britannique Thomas Carlyle nommait le « mammonisme », le culte de l’argent.

Dans les années 2000, les Russes ont volé gros, certains par milliards. Les milliardaires d’alors sont aujourd’hui frappés par les sanctions et risquent de perdre leurs fortunes, voire la vie. Désormais, ce sont des milliers de petits fonctionnaires qui profitent de la guerre. Parce qu’il n’y a pas mieux que la guerre pour camoufler le vol, la disparition des chars, des produits alimentaires, des équipements et des munitions. « On a tout envoyé à Bakhmout, sur le front, et ça s’est perdu… » Allez vérifier !

Petit peuple en laisse

Là où un État normal déplore les vies humaines, les « pétrocraties » – ces régimes fondés sur l’exploitation des hydrocarbures, dont la Russie est un exemple parmi d’autres – peuvent même se réjouir de la diminution de la population. Il leur faut juste la main-d’œuvre nécessaire pour le bon fonctionnement des pompes et la manutention de la tuyauterie. Les nombreuses pertes au front arrangent les nouveaux « Nouveaux Russes » qui profitent de la guerre.

Et, pour tenir ce petit peuple en laisse, il est préférable de rester isolé du monde extérieur, avec ses idées de droits de l’homme… En Russie, c’est le concept contraire : là où il y a l’homme, il n’y a pas de droit. Vladimir Poutine a même de la chance : il n’a pas eu besoin de couper son peuple du reste du monde, c’est celui-ci qui s’en est chargé : plus d’avions, plus de trains, plus de cartes de crédits russes qui fonctionnent dans le monde libre.

Voilà donc réunies toutes les conditions pour l’enrichissement misérable des bas-fonds et du cercle restreint des amis du chef. Dans l’histoire économique russe, le principe de cet enrichissement a été formulé par un économiste, Gueorgui Plekhanov, le premier théoricien marxiste. Il appelait cela le « partage noir ». Ce partage prend en Russie des formes pyramidales : il y a toujours un plus riche que soi que l’on peut exproprier. Les premiers signes de ce partage noir sont apparus récemment avec l’interdiction de ventes immobilières aux gens ayant une double nationalité. Suivront très probablement les expropriations des avoirs de ceux qui ont quitté la patrie.

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